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Vie et mort d'une patate
posté le 15 août 2016 par Sylvie Ulmann
Trop petite, trop vieille, trop molle, trop moche. En Suisse, une pomme de terre sur deux ne va pas au bout du chemin qui la mène du champ à l'assiette. Une étude montre du doigt les grands fautifs: les consommateurs.
Pour qu'un kilo de pommes de terre arrive dans notre assiette, il a fallu en produire deux. C'est le constat qu'ont posé des chercheurs de l'Agroscope et de l'EPF Zurich, dans une étude publiée l'an dernier*. Autrement dit, on gaspille 50% de ces tubercules. Un chiffre qui, hélas, semble aussi devoir s'appliquer à d'autres denrées périssables au rayon fruits et légumes. D'après deux autres études, datant de 2009 et 2011, les pertes dans le domaine des légumes frais évolueraient dans une fourchette comprise entre 40% et 60%. Voilà qui fait froid dans le dos à l'heure où l'on rivalise d'imagination pour inventer de nouvelles façons d'économiser et de ménager les ressources limitées de notre planète.
Moins de pertes en bio
De ce point de vue, le travail réalisé par l'Agroscope et l'EPFZ est intéressant, car les chercheurs ne se sont pas contentés de mesurer l'ampleur des pertes entre le champ et la table, ils ont également cherché à identifier les postes où il serait possible de gaspiller moins. A cet effet, ils ont analysé la filière de la pomme de terre sous toutes ses coutures: production bio et conventionnelle, patates destinées à la transformation en chips ou en frites ou prévues pour être consommées. Il en ressort que 53% de la production conventionnelle pour la consommation se perd. Le chiffre atteint 55% au rayon bio. Pour celles destinées à la transformation, on tombe à 41% de la production bio et 46% de la production conventionnelle. «Les pertes plus élevées enregistrées sur les produits conventionnels s’expliquent par une surproduction, c'est moins le cas en bio», précise Patrik Mouron d'Agroscope, l'un des auteurs de l'étude.
Intéressons-nous ensuite aux gaspilleurs. Un premier quart des pertes a lieu chez le producteur: pertes dues aux maladies ou aux parasites, tubercules éliminés faute d'être conformes aux attentes des consommateurs ou des industriels... Pour limiter les dégâts, des mesures pour lutter contre les parasites et opter pour les variétés les plus robustes s'imposent. Sinon, la marge de progression est faible chez les producteurs, car ils ont appris à valoriser leurs déchets, les utilisant pour nourrir des animaux ou pour produire du biogaz. Les industriels privilégient également ce type de gestes, certains allant jusqu'à imaginer des solutions créatives, inventant des «baby frites» à base... de patates trop petites pour donner des frites traditionnelles!
Acheteurs aussi responsables
Et le consommateur? Il est directement responsable de 15% des pertes, lorsqu'il jette à la poubelle ou, dans le meilleur des cas, au compost, les produits inutilisés qui lui semblent inconsommables. Mais, et c'est là que les choses se corsent, il se montre aussi très sélectif dans ses achats, influençant ainsi le reste de cette chaîne. «Les producteurs et les industriels écartent des pommes de terres parfaitement consommables uniquement parce que leur taille ou leur aspect ne correspondent pas aux attentes des acheteurs», explique Patrik Mouron. A ceux-ci donc de changer leurs habitudes en acquérant des produits moins esthétiques. La bonne nouvelle est qu'ils semblent s'y préparer, du moins sur le papier.
Patates molles et bananes noires ne font pas peur à Isabelle Chevalley, conseillère nationale Vert’libéral. Elle ne craint pas non plus les yaourts (largement) échus, préférant se fier à son odorat, son goût et son bon sens plutôt qu'à une quelconque date-limite de consommation. «Jeter des aliments à la poubelle, c'est tout simplement idiot», martèle-t-elle, revendiquant qu’au minimum on les valorise en les mettant au compost et non aux ordures. Elle en est convaincue, c'est dans les têtes qu'il faut commencer par faire bouger les choses, et dans ce domaine, rien ne vaut la prévention. C'est ce qui l’a poussée, l’an dernier, à déposer une motion s'opposant à l'arrêt, faute de moyens, de la campagne fédérale d'information contre le gaspillage alimentaire. «Il a lieu pour une bonne part dans le cadre privé, mais on ne peut pas mettre un policier derrière chaque poubelle, la prévention demeure le meilleure façon d’amener les citoyens à prendre conscience des coûts financiers, écologiques et éthiques d'un tel gaspillage et de changer ses habitudes», souligne-t-elle. Elle s'attaque d'ailleurs au problème sur tous les fronts et prévoit notamment de lancer un doggy bag, incitant les clients à emporter leurs restes à la maison lorsqu'ils vont au restaurant.
* http://www.agroscope.ch/aktuell/00198/05299/05301/05493/index.html?lang=fr&msg-id=59205
Quelques pistes pour jeter moins
- Privilégier le vrac pour les fruits et légumes et, si possible, pour les farines, céréales, graines, légumineuses pâtes et autres fruits secs. Des commerces spécialisés ont ouvert à Genève et à Nax.
- Ne pas céder aux sirènes des grandes quantités en action, acheter ce dont on a besoin, pas davantage, même à bon prix.
- Se renseigner sur la meilleure façon de conserver les aliments. Quels sont ceux qui préfèrent le frigo/la cave/l'ombre?
- Se fier à ses sens plutôt qu'aux dates. Un produit n'est pas forcément mauvais après la limite de consommation, et à l'inverse, il peut être inconsommable avant.
- Transformer au lieu de jeter. Une banane noire est excellente flambée ou en smoothie, les fanes de radis font de très bonnes soupes. Les recettes foisonnent sur internet, par exemple sur le site de la FRC (www.frc.ch/articles/bien-accommoder-ses-restes-les-recettes-de-la-frc).