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Le boom des monnaies locales

posté le 22 juin 2017 par Sophie Franklin-Kellenberger

Payer son resto ou son garagiste autrement qu’en francs suisses. Sortir des lémans ou des farinets de sa poche pour faire ses courses. Une nouvelle façon de payer voit le jour à travers l’émergence de monnaies locales complémentaires.

A travers le monde, il existerait actuellement entre 3000 et 6000 exemples de monnaies locales complémentaires. En Suisse, les entreprises pratiquent le WIR (lié à la banque sans but lucratif du même nom) depuis l’après-crise économique de 1929. Il s’agissait alors de faire face à des problèmes de trésorerie en échangeant, sans l’aide des banques, une monnaie qui, aujourd’hui encore, est utilisée par plusieurs dizaines de milliers de PME. Citons aussi l’argent Reka, en circulation depuis 1940 et utilisé par plus de 4000 entreprises. Deux autres modèles voient le jour actuellement. A commencer par le léman, qui a démarré à Genève il y a près d’un an et demi et qui s’étend déjà à tout le pourtour du lac, jusqu’en France voisine. Quant au farinet, son lancement est annoncé pour avril, avec un financement participatif assumé par 260 contributeurs. Une troisième monnaie est également en discussion du côté d’Yverdon-les-Bains. 

Faire circuler plutôt que spéculer

Selon ses promoteurs, le léman n’a pas la prétention de détrôner la monnaie officielle, mais seulement de favoriser les échanges au sein d’une économie locale et responsable, et d’aider ainsi cette dernière à gagner des parts de marché. «En utilisant des lémans, on ne participe pas au système financier habituel de Hong Kong, Londres ou Paris», explique Jean Rossiaud, président de l’association Monnaie Léman, conseiller municipal vert en Ville de Genève et sociologue. Une monnaie locale est en effet uniquement appelée à circuler, plutôt que de servir la spéculation ou la thésaurisation. La priorité est donnée aux productions locales et aux commerces de proximité dans les quartiers ou les villages, préservant ainsi l’environnement en privilégiant des circuits courts. Les entreprises utilisatrices s’engagent notamment à générer peu ou pas de nuisances environnementales, et de recourir à des fournisseurs locaux, membres du réseau.

La Finma, autorité fédérale de surveillance des marchés financiers, vient de convoquer les promoteurs du léman pour parler avec eux de la loi sur les banques et le blanchiment d’argent. «Elle va nous aider pour être dans la légalité», explique Jean Rossiaud. Par ailleurs, pas de risque supplémentaire de fraude à l’impôt par rapport aux transactions dans la monnaie officielle. Pour le léman comme pour le farinet, chaque commerçant est tenu de déclarer les sommes reçues et dépensées en monnaie locale, de la même façon que pour n’importe quel autre revenu. Et nul besoin d’une autre comptabilité, puisqu’un léman ou un farinet vaut exactement un franc.

1 à 2% du chiffre d’affaires

Au café-restaurant du Grütli à Genève, l’effet de cette monnaie est déjà mesurable. «Nous avons clairement une nouvelle clientèle heureuse de pouvoir dépenser ses lémans chez nous, relève Hayat Seyoum, cogérante de l’établissement. Les transactions avec cette monnaie représentent 1 à 2% de notre chiffre d’affaires et nous avons réussi à convaincre certains de nos clients et fournisseurs d’entrer dans cette boucle du commerce de proximité. Cela crée une nouvelle solidarité.»

Le tissu économique en est-il déjà modifié? Christian Arnsperger est professeur et chercheur en durabilité et anthropologie économique au sein de l’Institut de géographie et durabilité de la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne: «On n’en est pas là, mais ce n’est pas une raison pour dire que cette nouvelle monnaie locale ne sert à rien! Elle redynamise avant tout la dynamique citoyenne. C’est un excellent outil de fédération pour ceux qui avaient perdu leur sentiment d’appartenance et qui, au travers de leur monnaie, se reposent ces questions communes.»

Moins d’impact sur l’environnement

Pour Christian Arnsperger, le type de monnaie que l’on utilise est en effet déterminant dans les relations interpersonnelles. «En changeant les règles, on peut devenir des gens différents, explique-t-il. Si, au foot, on détermine que le but n’est pas de marquer dans les filets adverses mais plutôt de faire un nombre d’échanges maximal, cela va complètement modifier la nature du jeu.» L’espoir des promoteurs du léman est que ceux qui utilisent une monnaie locale deviennent plus solidaires, plus ancrés localement et plus soucieux de minimiser leur impact sur l’environnement. Et aussi moins obsédés par l’accumulation. «La manière dont on émet la monnaie et dont elle circule à travers le crédit bancaire a un effet fondamental sur les civilisations», explique le professeur.

En Valais, où le farinet est annoncé pour bientôt, l’espoir affiché est de «contaminer l’ensemble du territoire». Selon le slogan de ses promoteurs: «Pour refaire le monde, le fendant, c’est bien, mais le farinet, c’est mieux!» Cette autre monnaie locale portera l’effigie de Jean-Louis Barrault, qui incarna au cinéma le mythique Farinet, faux-monnayeur valaisan bien-aimé, héros de l’insoumission…

 

 

 

Bientôt une version pour les crédits mutuels

Lancés en septembre 2015, 100000 lémans sont actuellement en circulation dans tout le bassin géographique genevois. 350 commerces les acceptent à valeur égale de 1 euro ou 1 franc (ce qui risque toutefois de changer prochainement, pour éviter de favoriser les échanges spéculatifs entre la France voisine et la Suisse).

Pour l’heure, l’association responsable compte 1500 membres signataires d’une charte. A titre de garantie, 100000 francs reposent sur un compte de la Banque Alternative Suisse, établissement orienté socialement et à 0% d’intérêts. «L’argent déposé y travaille pour des projets d’énergie renouvelable ou pour le bio», explique Jean Rossiaud, président de l’Association Monnaie Léman.

Le léman électronique ou «e-Léman» sera prochainement lancé pour le paiement en ligne, ainsi que le Lémanex, outil d’enregistrement de transactions permettant le crédit mutualisé entre entreprises signataires de la charte Léman, à taux zéro.


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