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Avec Yvan Rytz, la psychologie passe au vert

posté le 17 octobre 2017 par Sophie Kellenberger Franklin

L’écopsychologie vise à reconnecter en profondeur l’être humain avec la nature. Soit une nouvelle manière de la regarder et de la protéger. Yvan Rytz donne ici quelques pistes originales.

Si nous savons tous que la nature est mal en point, pourquoi ne ressentons-nous pas ses souffrances? Une telle sensibilité influencerait-elle nos choix et nous permettrait-elle d’agir différemment au quotidien? C’est ainsi que s’interroge Yvan Rytz, féru d’écopsychologie, un mouvement né dans les années 1970 en Californie et qui repose sur une meilleure compréhension et prise en compte des relations complexes, conscientes ou non, qui se tissent entre l’homme et son environnement naturel. 

 E21: Que recherche l’écopsychologie?

Yvan Rytz: C’est un projet, une réponse à l’état de la planète qui, on le sait aujourd’hui, a été profondément dégradée par l’activité humaine. Mais comment l’homme en a-t-il été amené à pareillement détruire ce qui lui fournit la vie? Pourquoi le lien de réciprocité, de partage, de prise de soin mutuelle s’est-il rompu? Pourquoi la Terre n’est-elle devenue qu’un stock de ressources naturelles à exploiter pour notre bien-être avant tout individuel, si possible collectif? Il y a forcément eu, dans l’évolution de la conscience et la représentation mentale de la Terre, une rupture avec elle. 

 Quand l’homme a-t-il cessé d’être en lien avec la Terre? 

Selon certains, cela aurait commencé très tôt, avec une logique agricole où la Terre a été perçue et traitée comme un stock de ressources. La révolution industrielle et son mythe du progrès ont encore accéléré le mouvement, la Terre n’étant plus regardée que comme un territoire de conquête. L’idée très ancienne que la Terre est un être vivant ayant une conscience de vie a été combattue dès le Moyen Age. Elle a définitivement disparu avec le scientisme du XIXe siècle et la conviction selon laquelle la science a priorité sur toutes les formes plus anciennes de références, comme la révélation religieuse ou les coutumes. L’idée s’est ainsi installée que la Terre est au service de l’homme. Au même titre et à la même époque, avec les colonies, on s’installa dans un rapport de force et de domination. Aujourd’hui encore, nos réflexes n’ont pas tous changé! En réponse à la crise environnementale, nous usons de la géo-ingénierie. Bien que nous admettions que nous sommes désormais dans l’Anthropocène (époque de l’histoire de la Terre qui a débuté lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre), nous continuons, malgré tout, à vouloir «améliorer» la Terre, modifier le climat comme des apprentis sorciers. Ce qui revient donc à perpétuer le même type d’approche, avec le même niveau d’inconscience à l’origine du problème.

 Est-ce à dire que l’ingénierie de l’environnement fait fausse route aujourd’hui? 

Tout dépend de ce qu’on lui demande. Quand on fait de la bio-ingénierie en renaturant par exemple des cours d’eau, on s’inspire de la nature en essayant de retrouver des conditions qu’elle aurait pu créer elle-même. Ce qui est très différent d’un projet comme celui de projeter des sulfates d’argent dans le ciel pour augmenter l’albédo (pouvoir réfléchissant de notre planète) afin de renvoyer davantage de lumière dans l’Univers, donc de diminuer l’échauffement terrestre par le Soleil et refroidir la Terre. Cela revient à vouloir changer la chimie de l’atmosphère et continue à faire croire à la toute-puissance de l’homme.

 Quel est l’intérêt de lier la psychologie et l’écologie pour créer chez l’homme l’envie du changement? 

En Grande-Bretagne, le WWF a par exemple bien compris que la seule moralisation de l’écologie ne fonctionnait pas. Il a créé le programme The Natural Change Project, qui consiste à choisir des leaders dans la société civile et à leur proposer, à plusieurs reprises sur six mois, des immersions dans la nature. Au travers du même type d’expériences que celles que j’ai moi-même pratiquées, surgit une perception différente de cette dernière, un nouveau regard et un autre discours sur elle.

 Vous êtes très proche de l’écopsychologie. Comment y êtes-vous arrivé?

A 5 ou 6 ans, sur le chemin de l’école, à Prangins, j’ai fait la rencontre d’un écureuil. Je ne voyais que sa tête qui me regardait derrière l’arbre. Je me suis senti «regardé» par quelque chose qui était autre qu’humain. A partir de quoi la nature ne fut jamais pour moi cette masse verte, où l’on va uniquement faire du sport ou se relaxer, mais un lieu de rencontres et d’échanges. Et même si mon engagement politique a été très fort, j’ai toujours parallèlement pratiqué de la méditation et des retraites. Ces vies intérieure et extérieure étaient très séparées, je n’arrivais pas à mêler l’une à l’autre. Après le décès de mon père en 2006, j’ai quitté la Suisse et la politique pour faire un master en sciences holistiques en Angleterre, au Schumacher College, l’épicentre du mouvement des villes en transition. C’est là que j’ai découvert l’écopsychologie. Je suis devenu «méditant militant», m’impliquant à la fois dans une dimension intérieure et dans un engagement politique ou pour la Terre. 

 Le holisme est une théorie selon laquelle les phénomènes importants sont la résultante de différentes causes. En quoi consistent concrètement les sciences holistiques?

Au Schumacher College, on pratique une réflexion profonde sur les changements de paradigmes et les ressorts des questions écologiques. Il y a des enseignants là-bas qui ont une vision très radicale. Cela m’a complètement ouvert le champ des possibles. Fini la Terre regardée comme une ressource naturelle. Elle devient au contraire un organisme vivant; une interaction entre des algues, des bactéries, des nuages et des roches, c’est complètement fou… On quitte la logique individualiste pour la co-création, la co-évolution, la symbiose. Les termes et les approches scientifiques sont beaucoup plus qualitatifs que quantitatifs.

 Existe-t-il dans ce mouvement une part de spiritualité?

La spiritualité n’est pas indispensable. Mais, forcément, il y a quand même une partie de mystère qui touche peut-être au monde de l’invisible. Personnellement, je ne l’ai pas formalisé en me disant que je croyais en ceci ou en cela. J’y vois une intelligence de la vie gigantesque, une sorte de spiritualité du vivant. J’essaie d’écouter ce que cette intelligence me suggère et d’être dans une bienveillance, une ouverture.

Selon vous, en Suisse romande, les écologistes sont-ils suffisamment sensibles à la nature? 

J’ai l’expérience des Verts et je connais d’autres écologistes dans d’autres partis. Mais je dirais que l’écologie qui est appliquée par les politiques est trop anthropocentrée, restant trop souvent dans une logique de ressource naturelle, dans un rapport extrêmement technique ou utilitariste de la nature. Ce qui manque peut-être un peu, c’est l’émotion; celle que la nature peut susciter, la gratitude face à cette intelligence du vivant. 

 Vous dites attendre davantage des mouvements citoyens que de la politique...

Les initiatives citoyennes sont fondamentales, parce qu’elles nous engagent dans un acte de participation. C’est vraiment une des clés de la transition. A mon avis, le politique devrait de plus en plus devenir un accompagnateur de l’émergence d’alternatives et de nouvelles formes de vie, et surtout pas un frein. La politique devrait devenir incubatrice ou, pour le moins, favoriser la possibilité d’émergence de systèmes parallèles, contradictoires d’apparence peut-être, voire chaotiques. Le succès du film Demain le prouve: les gens ont envie que les choses bougent. Cela étant, méfions-nous de ne pas tomber dans une attitude un peu béate et trop idéaliste. Le changement n’est pas facile et touche à des ressorts psychiques profonds, tels que la peur de la mort. Tout changement, toute mise en cause des habitudes peuvent être interprétés comme une menace pour l’identité et la sécurité. Raison pour laquelle, comme pour le travail de deuil, l’écopsychologie entend dépasser le seul inventaire négatif de tout ce qui a déjà disparu et trouver psychologiquement en nous – dépassant notre peine ou notre culpabilité – les forces nécessaires pour une nouvelle manière de vivre. Les initiatives citoyennes sont souvent confrontées au PFH, le «putain de facteur humain»! Ne pensons pas naïvement que le changement soit un processus aisé, au risque de se décourager à la moindre difficulté.

 En tant que collaborateur personnel de Béatrice Métraux, que lui proposez-vous?

Il n’est pas aisé de faire bouger les lignes; les inerties institutionnelles sont fortes. J’écris régulièrement les discours de Béatrice Métraux. Elle est croyante, alors j’aime beaucoup lui proposer des citations du pape François et de sa fameuse encyclique «Laudato si’» sur l’écologie humaine qui, même si je ne suis pas chrétien, est un texte absolument fantastique. Lui-même nous parle de nous ouvrir aux cris de la Terre et à sa souffrance et fait l’analogie entre celle-ci et celle de l’homme. On retrouve des liens très fort avec la question de l’écopsychologie.

A ce que je comprends, il y a avec l’écopsychologie quelque chose de très individuel comme expérience fondamentale et prise de conscience, notamment au travers de ces retraites solitaires en pleine nature. Comment fait-on ensuite pour transmettre cette expérience plus loin?  

Il y a un travail pédagogique et collectif à faire. Pour rendre le changement désirable, il faut partager des exemples positifs: ce sera le cas du Rhône avec sa zone de débordement, qui offrira un environnement bénéfique à la nature, mais également aux habitants de Sion, qui pourront bénéficier de cette renaturation et des plages qui seront créées. L’essentiel, pour convaincre, est de donner envie du changement, c’est ce que je m’efforce de proposer en tant que conseiller communal. Actuellement, l’espace public n’est par exemple envisagé que du point de vue de la mobilité, alors qu’il faudrait aussi l’imaginer dans une perspective de beauté qui est fondamentale. Je vois une urgence à rendre l’espace public plus beau, plus accueillant pour booster la créativité au quotidien.  Ce changement de regard est indispensable afin de dépasser la logique d’hyper-fonctionnalité du territoire, qui nous coupe trop souvent des émotions que le vivant provoque en nous. A nous de faire la place à la nature au cœur de nos villes et de nos vies.

  

BIO EXPRESS

Actuel collaborateur personnel de la conseillère d’Etat Béatrice Métraux, cheffe du Département des institutions et de la sécurité, le Nyonnais Yvan Rytz, 33 ans, géographe, est aussi conseiller communal vert, après avoir été le plus jeune député au Grand Conseil vaudois, à seulement 18 ans. Il donne dans le monde entier des conférences et des formations sur l’écopsychologie et les rites de passage.  


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