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Visite guidée de l’usine d’ECO-Broye

posté le 17 octobre 2017 par Joëlle Loretan

Restes de café, engrais de ferme, résidus de céréales et déchets de l’industrie laitière se retrouvent en tas et en silo dans la halle aux substrats d’ECO-Broye. Inaugurée l’an dernier, c’est la plus grande usine de méthanisation de Suisse.

Aucune odeur. Zéro émanation de fumée. Nulle trace d’activité humaine. Pas un seul bruit. Les grilles sont fermées. On croirait le site à l’arrêt. Seule la caméra qui sert d’œil à l’interphone semble vous guetter. Une atmosphère surprenante lorsque l’on sait qu’arrivent ici 27'300 tonnes de matières organiques par an. On se retourne pour apercevoir, de l’autre côté de la petite route qui longe l’usine, une station-service sans shop ni clients. Deux pompes à essence, pistolets-distributeurs posés sur la tempe. On ne peut s’empêcher de sourire. Le bon vieux pétrole tenace face aux énergies renouvelables. C’est que le business du biogaz, bien qu’à ses balbutiements, est prometteur. A ses début en 2009, la société Greenwatt (propriétaire d’EcoBroye et propriété du Groupe E) comptait une petite dizaine de collaborateurs. Elle en salarie aujourd’hui une vingtaine et possède dix installations de méthanisation (ou de biogaz, c’est pareil): neuf en Suisse romande et une dans le canton de Berne. Les grilles s’ouvrent. Entrons.

 Les débuts de la biomasse

Marc Menoud nous accueille. Il est en quelque sorte le gardien du lieu, celui qui veille au grain. Depuis un poste de contrôle qui tient sur deux écrans d’ordinateur, l’ancien agriculteur devenu aujourd’hui responsable de l’exploitation garde un œil sur tout le processus. Il est le seul employé permanent ici (ce qui explique le calme apparent) et connaît le procédé de méthanisation sur le bout des doigts. Il y a 11 ans, il faisait ses premières armes. «A l’époque j’avais une exploitation avec des vaches et des cochons et en 2006, j’ai pensé à me diversifier. On parlait pas mal du biogaz sur les foires et on trouvait en Allemagne des exemples très parlants. Mais en Suisse on n’avait aucun support politique pour développer ces activités. On pouvait en rêver, mais ça ne tenait pas la route au niveau économique. Mais dès 2009, mon voisin et moi nous sommes lancés avec une petite installation de biogaz.»

Car cette année-là, la Confédération met sur pied des programmes de subventionnements pour les énergies renouvelables: photovoltaïque, éolien mais aussi biomasse. A partir de cette date, la biomasse se démocratise. «On a vu en Suisse se construire une centaine d’installations de 50 à 800 kW. C’est là que toutes ces sociétés de biogaz se sont tournées vers les industries les déchets industriels nécessaires.» Parce que qui dit subventions, dit cahier des charges. Il y est notamment stipulé que si 80% du tonnage traité doit provenir du secteur agricole 20% doit être issu du secteur industriel. «On a tous commencé à chercher des partenariats dans un rayon de 40 km, soit le périmètre autorisé. Il faut toujours qu’il y ait du sens environnemental.» Très bien. Mais toujours cette question qui me turlupine: le site reçoit 22'600 tonnes de déjections d’animaux d’élevage. Alors où sont les mauvaises odeurs? La réponse se trouve dans la halle à substrats. Suivez le guide.

 Ni le bruit ni l’odeur

Dans un coin, la cuve de perméats (ultrafiltration du lait) reçus de l’usine Cremo à Moudon; en face, des monticules de céréales (tournesol, maïs, blé, colza, orge), rejets de tri des centres collecteurs de la Broye; sur le côté, des sacs en toile de jute éventrés d’où débordent marc et café moulu signés Nespresso; au sol, une grille pour déverser le lisier de la trentaine d’agriculteurs partenaires. Et juste au-dessus, accroché au mur, l’explication: un caisson de polyester laveur d’air installé là pour capter les odeurs. «La majeure partie des usines de biogaz se présentent sous forme de cuves où les tas de fumier et de cafés sont laissés quasi à ciel ouvert, recouverts par un simple toit. Mais le fait qu’il n’y ait aucune mauvaise odeur sur ce site était une des conditions principales à la construction», explique le maître des lieux. C’est que le terrain appartient à Nestlé Waters (Suisse) SA, également propriétaire d’Henniez et de son usine de mise en bouteilles située à quelques mètres de là. «Par respect pour les uns et les autres, il a donc été convenu que nos activités soient confinées et que les impacts olfactifs et visuels soient maîtrisés. Nous ne rejetons aucun air vicié.»

 Pendant que les bactéries digèrent

Au fond de la halle aux substrats se trouve une énorme benne rouge. «C’est le doseur, là où je fais le mélange. J’y mets un peu de tout. Le but est d’éviter les chocs alimentaires. On leur en demande déjà beaucoup à ces bactéries.» Quand la mixture est prête, elle est acheminée via un réseau de canalisation vers deux digesteurs extérieurs. On suit les boyaux de fer, direction les estomacs. «Nos digesteurs ont une capacité totale de 4'000 m3 et ils sont toujours pleins», se réjouit Marc Menoud,  tout en activant une manette qui désencrasse aussitôt le souffre déposé sur la vitre. On jette un œil à l’intérieur. Des agitateurs brassent une masse liquide et verdâtre. «90% du processus de digestion est créé ici. On injecte des bactéries qui dégradent les résidus de graisse, de protéines, de sucres et d’acides gras. Elles s’en nourrissent et dégagent alors du méthane qu’on appelle le biogaz. Le mélange reste 40 jours dans ces cuves.»

Et ces stalactites qui pendent du plafond, qu’est-ce que c’est? «Dans le biogaz on trouve 55% de méthane mais aussi un peu de CO2 et beaucoup de soufre à l’état gazeux, très abrasif pour les moteurs. Alors on injecte un peu d’oxygène pour qu’il se minéralise, d’où les stalactites.» Tous les cinq ans, les cuves seront nettoyées et le soufre récupéré pour être épandu dans les champs. Bon pour les cultures, il augmente leur rendement.

Marc Menoud pointe du doigt deux immenses bâtiments arrondis aux dômes blancs situés à quelques mètres. «Juste là, c’est la partie stockage. En haut, c’est le méthane et en bas, le digestat1.» La biomasse peut rester là jusqu’à six mois. Une réponse à un réel besoin. «La capacité de stockage des agriculteurs pour leur lisier est limitée et les épandages d’hiver peuvent être dangereux. Si le terrain est gelé ou s’il y a de fortes précipitations avec beaucoup de lessivage, les engrais de ferme finissent dans les ruisseaux et les nappes phréatiques.»

 Et la production d’énergie alors?

Plusieurs éléments résiduels après le passage en cuves donc: du soufre, du digestat (que les agriculteurs peuvent récupérer gratuitement) et du gaz. «Le gaz qu’on produit comporte 55% de méthane. Tout le reste, ce sont des impuretés. Comme les gaziers n’en veulent pas, on l’utilise comme carburant. Via des conduites sous-terraines, on cherche alors à condenser le gaz, à capter l’eau puis le soufre. A la sortie, il est envoyé dans un couplage chaleur force2». Le méthane est ensuite brûlé par un moteur à explosion. Ce dernier se met en branle, un mouvement mécanique qui entraîne une génératrice. Résultat: 40% d’électricité et 60% de chaleur, soit une production annuelle de 4.5 GWh électrique et 5.5 GWh thermique. «Au niveau électrique, on alimente environ 1'300 ménages de la région. Quant à la chaleur, 20% est utilisé sur le site et 50% part à l’usine de mise en bouteilles d’Henniez.» Et les 30% restants? «On va faire des trucs», s’amuse Marc Menoud. Il n’en dira pas beaucoup plus. Les contrats ne sont pas signés. Mais il évoque à demi mot des synergies avec Nestlé. Dans le pipeline également, une nouvelle installation au printemps 2018 pour le traitement des invendus des grandes surfaces.

 

1Fertilisant résiduel du processus de méthanisation, utilisé dans l’agriculture

2Le couplage chaleur-force (CCF) signifie que l'électricité et la chaleur sont produites simultanément. Les installations de CCF sont pour la plupart des centrales se composant d'un moteur à combustion (identique à un moteur de voiture) et d'un générateur.


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