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INTERVIEW I Bertrand Piccard

«La protection de l’environnement ne deviendra jamais une réalité si elle coûte cher»

 

A peine avait-il bouclé son tour du monde en avion solaire que Bertrand Piccard lançait le défi d’identifier 1000 solutions rentables pour le climat. Il prouve aujourd’hui que l’on peut réconcilier écologie et économie.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR ÉLODIE MAÎTRE-ARNAUD

Beaucoup lui avaient dit que c’était impossible. En 2017, Bertrand Piccard et sa Fondation Solar Impulse faisaient le pari fou de parvenir à identifier au moins 1000 solutions propres et rentables à la crise environnementale. C’est ainsi qu’en avril dernier, on découvrait officiellement 1008 entreprises certifiées par le label Solar Impulse Efficient Solution. Des technologies, produits et services développés par des start-up ou des géants, partout dans le monde, dans les domaines de l’eau, de l’énergie, de la construction, de la mobilité, de l’industrie et de l’agriculture. Evaluées par un panel d’experts indépendants, ces solutions ont vocation à servir non seulement l’environnement, mais aussi l’économie. Présentées comme le seul portefeuille de technologies propres et rentables labellisées mis à la disposition des gouvernements, des entreprises et des particuliers, elles constituent autant d’outils à destination des décideurs afin de les aider à atteindre leurs objectifs de neutralité carbone avant 2050. Rencontre avec le psychiatre et aéronaute Bertrand Piccard.

 

Les 1000 solutions sont toutes éprouvées et industrialisables. Pourquoi est-ce important qu’elles soient également rentables? 

Parce que la protection de l’environnement ne deviendra jamais une réalité si elle coûte cher. Les décideurs de ce monde raisonnent en termes de création d’emplois et de profit. En ne leur parlant que d’écologie, nous ne les intéresserons pas, et créerons même des résistances. Au contraire, en démontrant que des solutions environnementales sont financièrement rentables, nous faciliterons leur mise en œuvre. Ces solutions permettent de devenir plus efficients en énergie et en ressources, et donc de faire des économies. Elles offrent en outre de nouvelles opportunités industrielles pour améliorer les modes de production et pour réduire l’impact sur la nature, sans sacrifier l’emploi et le chiffre d’affaires – en les favorisant, même. C’est comme cela que nous ferons la transition écologique.

 

Ces solutions placent la technologie sur le devant de la scène pour résoudre la crise du climat. La réponse technologique suffira-t-elle? 

La valeur de la technologie dépend de ce qu’on en fait. Elle peut détruire le monde ou l’améliorer. Il faut l’utiliser pour réduire l’incroyable gaspillage d’énergie, de ressources et de nourriture, les montagnes de déchets et les émissions de toutes sortes qui sont en train d’empoisonner notre civilisation. C’est une partie importante de la réponse à la crise climatique – cruciale même –, mais qui doit être accompagnée par une modernisation de la réglementation, pour nous faire abandonner les processus non efficients et polluants. La technologie apporte, justement, la possibilité de remplacer les vieilles infrastructures par de nouvelles qui sont plus propres et plus rentables à la fois. 

 

Quid des comportements individuels? 

Chacun doit bien sûr apporter sa contribution, en utilisant des circuits plus courts, en évitant de gaspiller l’énergie, en triant ses déchets, etc. Mais cela ne suffira pas à régler les problèmes actuels. Il faut aussi que les entreprises soient obligées d’offrir aux consommateurs des produits plus propres et efficients et que des prêts à taux zéro soient accordés à ceux qui veulent isoler leur logement ou changer leur chauffage au mazout. 

Qui voulez-vous convaincre en priorité à travers la promotion de ces solutions technologiques?

Tous ceux qui ont un pouvoir décisionnaire. Les gouvernements nationaux, régionaux et locaux, et les chefs d’entreprise. Nous avons labélisé plus de 1200 solutions qui ne demandent qu’à être adoptées. Elles changeront radicalement la situation et stimuleront nos économies de manière positive, à condition qu’elles soient mises en place. Ma mission est de les promouvoir. D’ici à la fin de l’été, nous aurons un Cleanprint, c’est-à-dire une façon de chiffrer les bénéfices écologiques et économiques de ces solutions pour chaque utilisateur. Ce plan permettra aux autorités quelles qu’elles soient de mettre en place les solutions les plus efficientes pour elles. 

 

Avec quels arguments entendez-vous convaincre les secteurs d’activité les plus polluants qu’une alternative non fossile est possible?

En leur démontrant que c’est logique autant qu’écologique! Même sans changement climatique, il y a tout à y gagner! Les entreprises pétrolières commencent à comprendre qu’elles ne survivront qu’en se diversifiant dans les énergies renouvelables. Le photovoltaïque est devenu l’électricité la moins chère au monde. Les opportunités industrielles sont innombrables dans la vente de services efficients, dans l’hydrogène, la gestion des déchets, les nouveaux matériaux, la rénovation des bâtiments et des chauffages, etc. Il y a chaque fois des emplois à créer et du profit à générer. Ceux qui ne le feront pas prennent le risque d’être exclus du marché, de ne plus trouver de financement, de disparaître.

 

Qu’est-ce que l’obtention du label Solar Impulse Efficient Solution apporte aux entreprises certifiées?

Tout d’abord de la crédibilité et de la visibilité. Notre label est le seul au monde qui certifie la rentabilité économique de produits environnementaux. C’est un avantage énorme pour ces entreprises. De plus, de nombreuses solutions – neuf sur dix environ – viennent de start-up qui n’ont pas notre force de communication. Nous faisons beaucoup de travail de promotion pour les faire connaître et les mettre en relation avec des investisseurs, avec des experts et des clients. Nous travaillons avec des grandes entreprises et des autorités publiques pour favoriser leur mise en œuvre. Notre Guide des solutions, sera disponible dans quelques mois; il répondra aux personnes intéressées à trouver les solutions les plus adaptées à leurs besoins. 

 

Au-delà des entreprises certifiées, ce type d’initiative est-elle aussi un levier fort pour pousser les investissements dans le secteur des cleantechs?

Tout à fait. C’est pour cela que nous avons lancé deux fonds d’investissement, un avec BNP Paribas et l’autre avec Rothschild & Co et Air Liquide, qui investiront dans les solutions labélisées par la Fondation Solar Impulse. Nous voulons montrer l’exemple en agissant très directement en faveur des cleantechs. 

 

Quelle est la solution qui vous a le plus convaincu?

Il y en a énormément. Celle qui récupère la chaleur fatale des usines pour la réutiliser; celle qui stocke sous terre de l’énergie issue du solaire; celle qui utilise le froid des profondeurs océaniques pour l’air conditionné des installations côtières. Et 3D Printing Construction, un service créé par Holcim-Lafarge, réduisant de moitié la quantité de matériaux nécessaires à la construction. Au Malawi, cela permet de sauver plus de quatorze arbres par maison, dans un programme de construction de 36’000 classes d’écoles. Vous imaginez l’économie générée!

«Trop souvent, les réglementations sont basées sur des technologies archaïques qui permettent à tout le monde de polluer de façon tout à fait légale.»

Quels obstacles identifiez-vous à la mise en œuvre rapide de ces solutions?

Outre le manque de visibilité et de financement pour beaucoup de ces solutions, il y a aussi une question législative. Trop souvent, les réglementations sont basées sur des technologies archaïques qui permettent à tout le monde de polluer de façon tout à fait légale. Il faut rapidement établir des normes et standards écologiques et énergétiques beaucoup plus ambitieux afin de créer la nécessité d’utiliser des technologies propres et modernes. C’est cela qui va tirer les solutions vers le marché. La législation doit aider l’adoption des solutions, et pas la ralentir!

«Si on abandonne les technologies polluantes,  cela doit être pour les remplacer par des cleantechs, pas pour rester  sans rien.»

Comment vous positionnez-vous par rapport aux militants écologistes décroissants et souvent low-tech?

La décroissance économique est une utopie. Comment voulez-vous convaincre la population de baisser son niveau de vie et de renoncer à ce qu’elle a? C’est impossible. En Suisse, elle refuse déjà par référendum une loi élémentaire sur le CO2 parce qu’elle a peur que ça lui coûte trop cher! Si on s’acharne à demander des sacrifices, on va perdre un temps crucial. En revanche, je suis tout à fait d’accord de faire décroître le gaspillage, l’inefficience, les inégalités, la pollution. Mais si on abandonne les technologies polluantes, cela doit être pour les remplacer par des cleantechs, pas pour rester sans rien. 

 

Vous parlez souvent de «croissance qualitative». Pouvez-vous expliquer cette notion?

La croissance qualitative permet de sortir du dilemme impossible entre une décroissance qui nous amènerait au chaos social et une croissance quantitative qui engendre un désastre écologique. Elle consiste à créer des emplois et du profit en remplaçant ce qui pollue par ce qui protège l’environnement. Avec la croissance qualitative, on peut changer le modèle économique pour l’améliorer, pour le tourner vers la qualité et non plus vers la quantité. Cela permet de coupler le PIB, non plus à la quantité de la production et de la consommation, mais à la qualité de l’efficience.

 

Restez-vous optimiste sur notre capacité à parvenir à limiter le réchauffement climatique d’ici à 2100?

Je suis optimiste quand je vois le nombre de solutions disponibles, mais pessimiste quand je constate le temps qu’il faut pour qu’elles soient utilisées. Il faut aller beaucoup plus vite, sans complaisance, car chaque minute perdue augmente le fossé entre ce que nous faisons et ce que nous devrions faire…

 

L’éco-anxiété est un phénomène de plus en plus répandu. En tant que psychiatre, que conseillez-vous à ceux que l’état de notre planète angoisse?

J’aimerais leur dire qu’ils sont les seuls à être sains d’esprit! C’est normal d’être angoissé devant l’ampleur du désastre qui s’annonce. Ceux qui ne le sont pas sont des inconscients, ou des égoïstes qui ne voient que leur intérêt personnel à court terme. Mais il ne faut pas rester prostré dans son angoisse, il faut agir à son propre niveau pour améliorer ce qu’on peut améliorer. Et voter correctement pour des candidats et des lois qui feront changer les choses.