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Dossier I Béton

Le béton, ce meilleur ennemi

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DOSSIER I Béton

Le béton, ce meilleur ennemi

 

Béton. Le mot est dur, rigide. De suite nous viennent des images de tours, de HLM, d’immeubles gris, tristes et sans âme. Quant au «bétonnage des villes»,  il évoque davantage une destruction des espaces verts qu’un environnement bâti accueillant. Pourtant, nos sociétés ne peuvent ni ne veulent (encore) se passer de lui. Nous continuons à l’utiliser par confort, par coût, par habitude…

 

JOËLLE LORETAN

D’octobre 2020 à mars 2021, la ZAD (zone à défendre) de la colline du Mormont à Eclépens a projeté dans l’actualité ce matériau controversé mais incontournable. Ou plutôt cet assemblage de matériaux, mélange de ciment, d’eau, de sable et de gravier. Les activistes dénonçaient non seulement l’extension de la carrière, mais également les pratiques peu écologiques des géants du béton. «Face aux multinationales […] et aux autres agent·e·s du capitalisme écocidaire prêt·e·s à piller nos ressources et notre terre sans limites, nous luttons pour préserver la vie. Face à la lenteur des moyens juridiques, à l’impunité des multinationales, à l’absence de lois permettant de défendre réellement la nature, nous occupons», publiait le Collectif des Orchidées au lendemain de l’occupation du site.

Le béton pose de sérieux problèmes. On lui reproche sa forte consommation énergétique pour la production de clinker (calcaire et argile chauffés dans des fours à 1450°C durant 18 heures), la destruction du territoire qu’il engendre (pour l’extraction des matières premières), sa gigantesque consommation d’eau douce (en moyenne 150 litres pour 1m3), sa pression locale sur les ressources en sable (la pénurie guette et des mafias pillent des plages entières au Maroc, en Italie ou en Inde) et la destruction des écosystèmes associée (des bateaux dragueurs pompent le sable dans les fonds marins) ou encore la mainmise de quelques multinationales sur cette industrie. Avec une démographie galopante – et donc un besoin croissant de loger – et sans changement fondamental de notre manière de construire en tout béton, la question n’est pas près de disparaître… contrairement aux ressources nécessaires à sa fabrication. 

«On surdimensionne les bâtiments, qui deviennent de plus en plus lourds et qui nécessitent des fondations de plus en plus profondes et larges, ce qui augmente la part de béton à utiliser.»

Luc Trottier, de Lutz Architectes

UNE QUESTION DE PROPORTION

Le sujet est sensible et chacun s’en empare, de manière souvent émotionnelle et sans nuances, comme le déplore Marc Rädler, responsable de dossier à construction-romande, association intercantonale pour la défense des intérêts de l’industrie romande de la construction. «Il est très difficile de communiquer intelligemment sur le béton, tant le climat médiatique et politique est toxique actuellement. Beaucoup de choses fausses sont dites. Le débat est sain, mais il doit être intelligent et dépassionné, pour éviter les slogans réducteurs qui ne reflètent pas la complexité du monde de la construction actuel, les contraintes liées aux matériaux et leurs caractéristiques.» 

Le réel problème, ce n’est pas le béton en soi, mais l’ampleur de son utilisation. Les chiffres sont éloquents: au niveau mondial, 150 tonnes de ciment sont produites chaque seconde. Quant au béton, il est responsable d’environ 10% des émissions de gaz à effet de serre. Et ce constat qui revient dans la bouche de tous: il faut consommer moins de béton et construire autrement. De plus, on ne construit plus aujourd’hui comme par le passé, rappelle Luc Trottier, de Lutz Architectes: «On surdimensionne les bâtiments, qui deviennent de plus en plus lourds et qui nécessitent des fondations de plus en plus profondes et larges, ce qui augmente la part de béton à utiliser. Sans compter que l’épaisseur d’enrobage du béton autour des barres d’armature a doublé et, comme on met plus de béton, on doit mettre plus d’armatures. C’est un cercle vicieux.»

«Il faut de vraies mesures incitatives,  à commencer par les maîtres d’ouvrage publics, pour exiger l’emploi ou le réemploi de matériaux avec une plus faible empreinte carbone.»

Pierre-Alain L’Hôte, président de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment

POURQUOI ON L’UTILISE ENCORE?

Le béton se prête à toutes les constructions et épousent toutes les formes. Ses performances sont nombreuses: moulabilité, résistance au feu, à des efforts mécaniques et à la corrosion, isolation phonique, étanchéité. Et s’il est vrai que les fondations ou les toits grande portance ne peuvent se passer de lui, les habitudes sont tenaces. «On l’utilise par facilité», précise l’architecte Luc Trottier. «Il est bon marché et possède des qualités indiscutables. C’est ainsi plus simple pour les constructeurs et les architectes de tout prévoir en béton.» 

Si l’on veut «décarboner» la construction, des impulsions fortes sont nécessaires en termes de caractéristiques techniques des matériaux (béton ou non), selon Pierre-Alain L’Hôte, président de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment. «Il faut de vraies mesures incitatives, à commencer par les maîtres d’ouvrage publics, pour exiger l’emploi ou le réemploi de matériaux avec une plus faible empreinte carbone. C’est ça ou le coût des ressources naturelles composant le béton augmentera de par leur raréfaction.» Celui qui a également été expert à l’ENAC-EPFL sur les questions liées au béton mentionne d’ailleurs une différence de prix relativement faible entre un béton classique et un béton avec une part de granulats recyclés liés avec un ciment bas-carbone. «On est à moins de 10%, mais cet écart peut suffire à exclure une entreprise d’une adjudication. On a intérêt à valoriser le recours massif à un béton à plus faible empreinte carbone, qui offre un rapport prix-performance exceptionnel et peut-être recyclé à l’infini.» 

S’IL Y A OFFRE, IL Y A DEMANDE

La demande est encore «traditionnelle», notamment au niveau des marchés publics, ce qui ne favorise pas toujours l’innovation ou le changement de méthodes constructives, relève Marc Rädler, de constructionromande. «La plupart des marchés publics ne vont considérer qu’une seule alternative, et les critères vont davantage porter sur la question du prix et non sur des variantes technologiques. Les maîtres d’ouvrage rechignent à ouvrir des marchés avec des descriptifs plus complexes. Il y a une certaine frilosité par rapport à ce qu’on connaît peu.» Et Pierre-Alain L’Hôte rappelle qu’en Suisse, 85% des entreprises de la branche comptent moins de dix salariés. «Enormément de petits entrepreneurs se battent dans un environnement fortement concurrentiel. Ils doivent satisfaire une exigence, mais n’ont pas la capacité à eux seuls de changer le paradigme. C’est vraiment du haut que les décisions doivent venir. Nos élus doivent trouver les dispositifs réglementaires qui vont déterminer les voies à suivre. Si on prend l’exemple du béton recyclé, cela fait plus de vingt ans que la technique est éprouvée et que les entreprises savent parfaitement le mettre en œuvre si la commande l’exige.»

«Les entreprises sont prêtes à construire autrement, mais elles ont besoin de conditions-cadres favorisant la qualité.»

Marc Rädler, responsable de dossier à constructionromande

Marc Rädler poursuit: «Les entreprises sont prêtes à construire autrement, mais elles ont besoin de conditions-cadres favorisant la qualité.» En ce sens, la nouvelle Loi fédérale sur les marchés publics et l’Accord intercantonal sur les marchés publics (AIMP) adoptés récemment sont une victoire, selon Marc Rädler et Pierre-Alain L’Hôte, puisque «ce nouveau cadre légal met une emphase plus importante sur les critères qualitatifs et les notions de développement durable. Si la demande se montre plus volontariste s’agissant des standards techniques des constructions, les entreprises suivront.»

 

LES MATÉRIAUX ALTERNATIFS

Pour certains spécialistes, en matière de construction durable, l’erreur serait de ne choisir qu’un seul matériau. Le tout bois ou le tout terre crue (on estime qu’un tiers de l’humanité vit encore dans un habitat en terre crue) engendrerait de gros problèmes également. Le mix des matériaux semble être la voie, béton compris. «Au niveau des fondations ou pour certains types de constructions, comme les hôpitaux, par exemple, il n’y a pas d’autres alternatives que le béton», reconnaît Luc Trottier, du bureau Lutz. «Mais la plupart du temps, dès qu’on sort de terre, on peut utiliser du bois.» Et ses avantages sont nombreux, principalement sur le plan environnemental. «Il stocke le CO2 capté durant sa croissance, il a une très faible énergie grise et c’est un matériau disponible en suffisance en Suisse.» L’architecte journaliste Alia Bengana (Heidi.news) ajoute que «le bois est la seule alternative structurelle au béton et à l’acier pour construire en hauteur et que (…) Lignum, le lobby suisse du bois, se bat pour assouplir les normes de construction très restrictives qui empêchent ce produit de gagner des parts de marché.» Dans sa série d’articles sur le béton, on apprend également que «la paille stocke du carbone et que le chanvre, le lin, le miscanthus, le roseau ou l’osier commencent à être reconsidérés en Europe, surtout pour l’isolation». Elle cite le projet pilote ECO46, bâtiment administratif pour la ville de Lausanne, conçu en paille porteuse, terre et bois. Et à en croire le site de la municipalité, l’expérience est concluante: «Les résultats obtenus démontrent des performances énergétiques, thermiques et écologiques qui dépassent de loin les attentes. ECO46 consomme, par exemple, 50% d’énergie primaire en moins que ne l’exige le label Minergie-P.» Mais la paille et la terre font (encore) peur aux professionnels de la construction et aux maîtres d’ouvrage et leur utilisation est trop peu enseignée dans les écoles d’architecture et d’ingénierie.

 

«On pourrait facilement diviser par deux l’impact environnemental du béton tel qu’on l’utilise actuellement, en agissant  sur les ajouts cimentaires qui réduisent la part de clinker dans le ciment, et sur la filière béton.»

Guillaume Habert, professeur de construction durable à l’EPFZ

LES SOLUTIONS ENVISAGEABLES

Mixer les matériaux, construire moins et plus léger, mais également penser à l’intégralité du cycle de vie d’un bâtiment, en anticipant les changements d’usage et en intégrant sa déconstruction et le recyclage ou le réemploi des matériaux. Luc Trottier, de Lutz Architectes, propose de développer un modèle de performance tourné vers l’environnement, «une sorte d’enveloppe CO2 à ne pas dépasser pour le bâtiment. Cela permettrait de ne pas opposer le béton aux autres matériaux, mais de chercher la meilleure approche possible.» Autre solution: repenser le ciment. Et, sur ce point, Guillaume Habert, professeur de construction durable à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, avance des chiffres encourageants: «On pourrait facilement diviser par deux l’impact environnemental du béton tel qu’on l’utilise actuellement, en agissant sur deux leviers: d’une part, les ajouts cimentaires (–20 %) qui réduisent la part de clinker dans le ciment et, d’autre part, la filière béton (–30 %).»

Hautes écoles et instituts travaillent donc à des ciments contenant moins de clinker, à des bétons à base de granulats recyclés ou à très haute performance. L’EPFL a par exemple mis au point le LC3, un ciment fabriqué avec du calcaire et de l’argile de qualité inférieure, pour une réduction des émissions de CO2 jusqu’à 40%. Une des pistes suivies par l’empa consiste notamment à élaborer des processus de production de ciment moins énergivores. Certaines alternatives, utilisant par exemple des composants tels que du sulfoaluminate de calcium ou encore de l’argile calciné supplémentaire, permettraient de réduire les besoins d’énergie liés à la production du ciment.

«Nous devons repenser la filière béton, construire de manière intelligente. Toute la filière doit réagir et tous les acteurs doivent collaborer.»

Peter Wellauer, directeur de betonsuisse

FAIRE COMMUNIQUER LES FILIÈRES ET REPENSER LA CHAÎNE

On est surpris d’entendre Peter Wellauer, directeur de betonsuisse, évoquer la nécessité pour son industrie de réduire la cadence. Mais pas toute seule. «Nous devons repenser la filière, construire de manière intelligente. Toute la filière doit réagir et tous les acteurs doivent collaborer. La branche du béton montre des signes de changement, mais seul on ne peut rien faire. Nous n’avons qu’une seule terre et les ressources sont limitées. Il faut absolument réduire l’utilisation du béton et changer notre manière de construire, c’est un fait.» Chaque maillon peut être optimisé: le producteur de béton, l’ingénieur civil, l’architecte, l’entreprise de construction ou encore le maître d’ouvrage doivent se compléter. Dans ce contexte, le BIM (bâti immobilier modélisé) peut être un allié, rappelle Pierre-Alain L’Hôte, président de la Fédération genevoise des métiers du bâtiment. «Cette modélisation peut conduire à une optimisation des ressources par partie d’ouvrage, d’un point de vue économique et environnemental. Le BIM doit logiquement permettre aux prescripteurs d’exiger un usage plus important des matériaux recyclés, ou des produits à plus faible empreinte carbone, à chaque fois que cela est techniquement possible.» La précision de l’impression 3D peut quant à elle être adaptée à certaines parties d’ouvrage, afin de réduire la quantité de matériau. 

Mais au regard de l’urgence de l’action, Guillaume Habert rappelle, dans une interview accordée à la revue Espazium en novembre 2020, qu’il faudrait commencer par mieux faire avec ce qu’on a. «Il est possible de diminuer les émissions […] dans les dix prochaines années, en gardant les standards actuels, simplement en faisant bien les choses et en donnant les bonnes incitations aux bons acteurs. […] D’ici à 2050, nous n’aurons pas le temps d’inventer un matériau complètement révolutionnaire, de l’avoir testé et d’en être sûr. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas rechercher des matériaux alternatifs qui pourront remplacer partiellement ou totalement le béton. […] Le béton n’est pas la seule alternative, mais, au regard de l’urgence de l’action, il vaut peut-être mieux faire avec ce qu’on a déjà et bien le faire, parce que les gains ne sont pas négligeables. On parle de 50% de ciment en moins.»

Le béton est un mal nécessaire. Il est le symbole d’une architecture moderne dépassée. On l’adore autant qu’on le déteste. On l’accuse autant qu’on l’excuse. Il est le reflet de notre peur du changement, de nos intérêts économiques, de nos mauvaises habitudes, de nos choix politiques, de nos limites technologies. Le béton, c’est l’ami qu’on aime malgré ses défauts. Il est le reflet d’une société pleine de contradictions. La tête tournée vers le changement, les pieds dans le béton.