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INTERVIEW I Sofia de Meyer

Sofia de Meyer cultive l’économie régénérative

 

Fondatrice de la marque de jus et de limonades écoresponsables Opaline, Sofia de Meyer prône une économie régénérative. Un modèle inspiré de la nature,  qu’elle essaime désormais grâce à une fondation favorisant la biodiversité locale et les métiers de la terre.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR ÉLODIE MAÎTRE-ARNAUD

Dans sa vie d’avant, Sofia de Meyer était juriste. A 30 ans, après quelques années passées à Londres au sein d’une firme spécialisée dans les opérations de fusion-acquisition, elle revient en Suisse. Sa quête de sens la mène à réfléchir sur la notion d’économie régénérative (ou régénératrice – elle emploie les deux terminologies), un modèle d’équilibre entre la profitabilité, l’humain et la planète. C’est dans ce contexte qu’elle développe d’abord les White Pods, un concept d’écotourisme répondant à cette recherche d’harmonie. Opaline en est la suite naturelle.

Cela fait maintenant onze ans que Sofia de Meyer a lancé cette marque de jus de fruits. Des produits les plus locaux et les plus écoresponsables possible – «la perfection n’existe pas en matière d’écologie: toute activité a un impact», répète-t-elle. Depuis 2012, elle collabore avec la coopérative d’agriculteurs Biofruits sur la partie opérationnelle (approvisionnement, pressage et embouteillage), ce qui lui permet de se concentrer sur l’aspect régénératif de son modèle et de le développer via la fondation qu’elle a créée en 2018.

 

La notion d’économie régénérative est au cœur de vos projets. De quoi s’agit-il?

C’est une économie qui crée plus de valeur qu’elle n’en consomme. Elle repose sur trois piliers. La profitabilité d’abord. La finance, c’est comme l’eau dans la nature: elle doit pouvoir alimenter tout un écosystème puis revenir à la source. Cela demande une réflexion sur plusieurs points essentiels, comme la place de l’actionnaire, la politique des marges ou encore la juste rémunération de l’agriculteur. Sur le plan humain, l’économie régénérative vise à cultiver la joie. Attention, il n’y a là aucune dimension spirituelle ou naïve! On recherche l’authenticité afin de permettre une réelle collaboration, tant dans les relations avec nos fournisseurs et nos clients qu’en termes de gouvernance d’entreprise. Plusieurs points du modèle Opaline ont un impact sur la performance. Nous avons des courbes de croissance que les financiers ne savent pas expliquer en regard notamment de nos très faibles dépenses pour le marketing. L’IMD est d’ailleurs en train de modéliser ce que nous avons fait.

Pour faire changer les choses plus rapidement, les consommateurs

       ont un poids énorme. Il est important que chacun d’entre nous concrétise son engagement dans ses actes d’achat.

Et la planète dans tout ça?

C’est le troisième pilier de l’économie régénérative. Nous souhaitons rendre à la terre ce qu’elle nous a donné pour produire nos jus. Avec notre partenaire Biofruits, nous répondons à la condition sine qua non de l’économie circulaire: les pulpes résultant du pressage sont en effet utilisées en épandage ou pour alimenter une installation de biogaz. Et pour une véritable régénération, nous avons créé la Fondation Opaline afin d’accompagner la transition agricole, en collaboration avec des scientifiques. Parce que le bio, c’est bien, mais cela répond aux mêmes impératifs de production et de rentabilité que la culture intensive. Il faut aller plus loin dans un but de protection de la biodiversité – un oiseau ne va pas nicher dans un verger intensif, même bio! – et dans notre propre lien à la terre. Nous avons déjà planté un premier verger pilote à Bex (lire l’encadré ci-dessous).

 

Quels sont les buts de la Fondation Opaline?

Le premier est la mise en relation. La fondation entend accompagner les agriculteurs qui souhaitent transiter vers l’agriculture régénérative. Et je sens une grande envie, surtout dans la jeune génération. Deuxième but, le revenu. Car on sait que la transition entraîne une perte de rendement sur les premières années. En programmant différents ateliers et animations au cœur même des terres agricoles, la fondation leur donne une seconde fonction permettant de compenser la perte de revenus. Avec, en prime, un impact social très fort pour la communauté locale. Enfin, troisième but, la communication. Il faut en effet inclure dans l’écosystème d’autres entreprises locales comme Opaline. Plutôt que d’investir chacune dans un marketing à sens unique, nous leur proposons de verser x centimes à la fondation par produit vendu, ce qui leur permettra notamment de financer une communication inclusive pour une communauté de consommateurs.

Lancée en 2019, Opaline soutient l’agriculture de proximité en proposant des jus de fruits locaux et écoresponsables.

Quelle est votre vision à long terme?

Je souhaite que toutes les entreprises de la région puissent bénéficier de ce soutien et que tous les consommateurs puissent retisser ce lien tant avec la terre qu’avec des produits qui contribuent à la santé de la planète. Nous planchons aussi sur un moyen qui permettrait de reconnaître dans les points de vente tous ces produits «régénérés» contribuant au cercle vertueux.

 

Vous évoquez la «santé de la planète». Son état vous angoisse-t-il?

Etre dans l’action est très précieux pour lutter contre l’angoisse. Mais je me demande parfois si ce que l’on fait est suffisant. Je crois que c’est la lenteur politique et celle des grandes entreprises qui m’angoissent le plus. Or il faut que ça bouge au niveau systémique pour donner du temps à toutes les belles initiatives qui fleurissent ici et là. On entend beaucoup parler d’engagement, mais j’aimerais voir davantage d’actions concrètes pour soutenir les plus petits.

«Il faut faire preuve de militantisme au-delà de la pancarte, en privilégiant une consommation locale.»

A l’occasion de la crise Covid, vous avez rédigé «A notre portée», un message d’espoir où vous expliquez que la pandémie est une opportunité pour évoluer vers une société plus en harmonie avec notre environnement. Il y a vraiment du bon dans tout ça?

Nous devons être résilients. Cette crise a causé et va causer de sacrés dégâts économiques et sociaux. Mais il ne faut pas qu’elle relègue au dernier plan la protection de la planète. On parle beaucoup de relance verte. Ces Green Deals doivent s’appuyer sur des critères mesurables comme l’impact CO2. Comment peut-on encore autoriser l’importation de produits sans intégrer cet impact dans la structure de prix? Commençons par ça!

 

Faudra-t-il en passer par des mesures radicales pour accélérer les changements?

Pour faire changer les choses plus rapidement, je suis certaine que les consom-mateurs que nous sommes ont un poids énorme. Il est important que chacun d’entre nous concrétise son engagement dans ses actes d’achat. Le pouvoir d’un boycott est énorme! Inversement, et c’est sans doute un point positif de la crise Covid, nous avons pris conscience qu’il existe de nombreux points de vente de produits locaux à la ferme ou en ville. Continuons de nous y approvisionner!

 

Peut-on revendiquer une économie régénérative sans s’opposer à la mondialisation?

La mondialisation en soi n’est pas un problème. C’est la responsabilité des entrepreneurs qu’il faut repenser. Si je suis à la tête d’une multinationale s’approvisionnant aux quatre coins du monde pour vendre un produit transformé avec des marges considérables, je peux réinvestir une partie de mes profits pour améliorer mon impact environnemental et les conditions de travail dans mes filiales et chez mes sous-traitants. On en revient à la question de la fonction de l’économie. Est-ce l’optimisation des profits? Dans ce cas, je m’installe dans un pays où je peux polluer gratuitement et exploiter la main-d’œuvre. Est-ce la création de valeur pour ceux qui travaillent et la préservation de l’environnement? Dans ce cas, mon entreprise peut transiter rapidement vers un modèle économique régénérateur et mondialisé! Prenez l’exemple de la marque Patagonia.

«La mondialisation en soi n’est pas un problème. C’est la responsabilité des entrepreneurs qu’il faut repenser.»

Vous avez participé à la première marche pour le climat. Qu’en reste-t-il concrètement?

Je trouve la démarche de cette génération admirable et nécessaire. Il serait maintenant souhaitable que chaque jeune puisse intégrer la notion d’achat responsable. Il ne s’agit pas d’exiger d’eux qu’ils soient exemplaires – nous avons vous et moi un smartphone! –, mais de faire preuve de militantisme au-delà de la pancarte, en privilégiant une consommation locale.

 

Vous êtes membre du comité d’entrepreneurs qui a été formé dans le cadre de l’initiative pour des multinationales responsables. Pourquoi cet engagement?

Je ne fais pas de politique partisane, car on construit peu de choses dans l’opposition. Si j’ai rejoint le comité d’entrepreneurs, c’est parce qu’il fallait porter une voix commune pour proposer aux citoyens un regard différent. La parole du camp adverse est si agressive! Cette initiative n’est pas parfaite, mais elle existe enfin. Il en a fallu du temps pour porter le débat au niveau national! Du temps que l’on a perdu sur des questions fondamentales de responsabilité sociale et environnementale.

Des vergers participatifs

 

C’est à Bex, dans le canton de Vaud, que la Fondation Opaline a planté un verger pilote afin de créer son premier cycle économique régénératif. Son objectif est de confier à des agriculteurs locaux de petites exploitations permettant de concilier nos besoins en alimentation saine avec les besoins de la nature. Le projet a en partie été financé via des parrainages (250 francs par an pour un arbre). L’entreprise Opaline s’est quant à elle engagée à racheter les éventuels surplus des récoltes.

 

Sur 2 hectares, 900 pommiers rassemblent ainsi une quarantaine de variétés indigènes. Le lieu a été conçu avec un arboriculteur, un ornithologue et un apiculteur. Pour favoriser la biodiversité, diverses espèces de plantes ont été disséminées entre les arbres, et des ruches et des nichoirs à oiseaux ont été installés. «Nous commençons à mesurer l’impact de la régénération, raconte Sofia de Meyer. La moitié des nichoirs sont déjà occupés, ce qui signifie que les oiseaux trouvent dans ce verger ce dont ils ont besoin.» La première récolte de miel a eu lieu – «nous n’avons pris que le surplus laissé par les abeilles». Quant à la cueillette des pommes, elle s’est déroulée cette année en petit comité, pandémie oblige. La fondation anime en outre des ateliers festifs, pédagogiques et culturels afin de s’adresser au plus grand nombre. Autant de petites graines semées pour régénérer l’économie locale et nous relier à la terre.